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Les nouvelles mensurations du petit écran

Remarquée dans l'excellente série « Breaking Bad », l'actrice Anna Gunn a été distinguée aux Emmy Awards pour son interprétation du personnage de Skyler White. La performance de cette comédienne originaire du Nouveau-Mexique contribue à installer un peu plus la télévision sur le devant de la scène hollywoodienne.


LA PLUPART DES BONNES SERIES TÉLÉVISÉES RECENTES  EXPLORENT LE COMPORTEMENT DE HÉROS ORDINAIRES CONFRONTÉS A UNE SITUATION ANORMALE. ELLES PÉNÈTRENT LES RESSORTS PSYCHOLOGIQUES DE  PERSONNAGES PRÉVISIBLES, À MESURE QUE DES ÉVÈNEMENTS INATTENDUS LES EXPLICITENT. IL Y EUT PAR EXEMPLE « DEXTER », LES AVENTURES D’UN ROND-DE-CUIR DE LA POLICE DE MIAMI QUI DISSIMULE TANT BIEN QUE MAL SA DOUBLE VIE DE TUEUR EN SÉRIE. Mais aussi « Les Soprano », qui conjugue le quotidien d’un père de famille beauf et dépressif avec ses occupations de parrain de la mafia du New Jersey. Ou encore « Breaking Bad », parcours d’un petit professeur de chimie condamné par un cancer incurable qui devient trafiquant de drogues de synthèse pour mettre sa famille à l’abri du besoin. Ce feuilleton, récompensé plusieurs fois aux Emmy Awards (en quelque sorte les « Oscars » de la télévision américaine), a notamment remporté le trophée de la meilleure série, celui de l’acteur principal attribué à trois reprises à Bryan Cranston, mais aussi le prix du second rôle féminin, décerné à Anna Gunn, magistrale dans son personnage d’épouse de la classe moyenne glissant de la blancheur de l’innocence à des blanchiments coupables.




INSPIRÉ DE FAITS RÉELS

Le cinéma contemporain semble s’être engagé dans deux directions contradictoires. Il y a d’un côté l’industrie des films à grand spectacle et, de l’autre, un retour en force du réalisme. Pour schématiser, les premiers sont portés par la performance des studios, le second par celle des comédiens. Et les progrès de l’art dramatique n’ont rien à envier à ceux des effets spéciaux : de même que le développement de voitures de course toujours plus rapides n’empêche pas les sprinters professionnels de battre d’émouvants records de vitesse. C’est ainsi que le jury du dernier Festival de Cannes a attribué la Palme d’or au naturisme passionnel de « La Vie d’Adèle », en précisant (pour la première fois de son histoire) que cette récompense revenait aussi bien au réalisateur qu’aux deux actrices principales. Des films comme celui-là tiennent un peu de la peinture impressionniste, qui montrait des paysages quelconques et des corbeilles de fruits pour se distinguer des scènes pompeuses et édifiantes du style académique : la trivialité du thème mettait en valeur l’efficacité de sa représentation. Dans un cinéma d’après nature, inspiré de faits réels, il s’agit moins d’être vraisemblable que de donner à la vraisemblance une envergure lyrique… Un élan dépourvu des longueurs de la vie quotidienne, de ce que la langue parlée a de décousu. Mais la réalité est faite de détails insignifiants, de développements infinitésimaux qui sont difficiles à « stocker » dans un long-métrage : « La Vie d’Adèle » retient ainsi son public près de trois heures au sein d’une salle obscure. À Hollywood, cette démarche « vériste » s’est épanouie dans des feuilletons télévisés d’excellente qualité.


ÂGE D’OR

Depuis une dizaine d’années, les scénaristes américains n’hésitent plus à migrer vers le petit écran pour se donner l’occasion d’étoffer leurs héros, saison après saison. Avec des interprétations criantes de vérité comme celle d’Anna Gunn, la télévision est entrée dans son âge d’or, fournissant un nouveau modèle de rentabilité aux studios hollywoodiens, dont les grosses productions voient fondre leurs recettes à mesure que leurs budgets avoisinent les dépenses annuelles d’un petit pays. L’heure est au réalisme, fût-il esthétique ou budgétaire. De plus en plus de tournages ont d’ailleurs lieu en décors extérieurs, parfois loin de la Californie. Celui de « Breaking Bad » s’est déroulé à Albuquerque, dans le désert du Nouveau-Mexique. Le métier d’acteur a donc de beaux jours devant lui. Il progresse en faisant tomber le masque, la pudeur du comédien. En lui donnant l’air de s’exposer, de vivre réellement une scène, alors même qu’il ne fait que réciter son texte.


BONNIE ET CLYDE

Pour composer le personnage de Skyler White dans « Breaking Bad », Anna Gunn a longuement échangé avec le réalisateur Vince Gilligan et son partenaire Bryan Cranston. « Au départ, la femme de Walter White était à peine esquissée dans le scénario. Il m’a fallu deux saisons pour l’identifier, et commencer à la rendre plus consistante. Avec Bryan Cranston, nous avons longtemps réfléchi au couple que formaient nos personnages. Connaître les circonstances de leur rencontre, les débuts du ménage White nous a beaucoup aidés à articuler cette très longue rupture sur laquelle repose partiellement l’argument de la série. » Il y a en chacun d’eux un certain aveuglement, le choix inconscient de ne pas affronter leurs désillusions. Pour y échapper, Walter enfreint la loi, et Skyler tente maladroitement de concilier le crime avec ses rêves. Mais leur nature respective chemine insensiblement, sans raccourcis, vers un dénouement tragique : « Vince Gilligan instille très subtilement, avec intelligence et discrétion, des germes de désunion qui prennent au fil de la série une place écrasante. Peu à peu, Skyler comprend que ses compromis sont devenus des compromissions, et elle commence à paniquer. » La crédibilité de son jeu d’actrice a valu à Anna Gunn d’être la cible d’un véritable lynchage sur Internet, ce qui l’a conduite à adresser une lettre ouverte au « New York Times ». Elle s’étonne encore de l’incapacité d’une partie du public à faire la part entre un rôle et celui qui l’incarne : « Peut-être la téléréalité fait-elle parfois oublier que les films sont des fictions », avance-t-elle. Cela étant, la comédienne constate que les téléspectateurs en veulent à l’épouse de se désolidariser du cheminement criminel de son mari. Le schéma du couple Bonnie et Clyde demeure l’un des fondements émotionnels de la culture américaine, depuis qu’elle s’ennuie dans le confort qui a succédé à la conquête de l’Ouest.


CAPITALISME SAUVAGE

« Breaking Bad » a le mérite de poser de nombreuses autres questions, certaines universelles (de quoi nous rend capables la perspective d’une mort imminente ?), d’autres actuelles (cette histoire d’un prof de chimie contraint de mettre son savoir au service du crime organisé parce qu’il n’a pas les moyens de se soigner faisait alors écho au débat sur une réforme de la couverture santé qui divisait la société américaine). La série contient également une étude fouillée de la nature addictive du capitaliste sauvage représenté par Walter White, de son accoutumance macabre à l’efficacité commerciale et à l’argent sale qu’il ne parvient même pas à blanchir, mais auquel il devient aussi dépendant que ses clients le sont à sa méthamphétamine. Le vide se fait peu à peu autour de lui, comme tout ce que touche Midas meurt en devenant de l’or. La production d’une telle série par  Hollywood démontre la créativité et l’instinct de conservation dont la capitale du show-business sait tant faire preuve. C’est une des raisons pour lesquelles Anna Gunn y vit depuis vingt-trois ans. Originaire de Santa Fe au Nouveau-Mexique, une petite ville d’argile au tempérament artistique, l’actrice a dû refaire sa vie à l’échelle de cette mégapole tentaculaire, où l’homme évolué marche à quatre roues. Mais le sacrifice en valait la peine. Sous son apparence aride grouille une diversité culturelle particulièrement expressive. On y trouve des théâtres, de l’opéra, des ballets, des galeries d’art et des musées de premier plan. Quant à la nuit, elle n’est plus seulement faite pour dormir. Au tout début, l’ampleur des distances à parcourir pour s’approvisionner du minimum vital conforte l’illusion que Los  Angeles est une immensité résidentielle. Mais à force de la traverser, on réalise qu’à défaut de densité urbaine, elle a su s’inventer une extraordinaire intensité.




ANNA GUNN EN 5 DATES

1968 Naissance à Santa Fe, au Nouveau-Mexique.

1991 S’installe définitivement à Los Angeles.

2008 Première apparition dans « Breaking Bad ».

2013 Remporte l’Emmy Award du meilleur second rôle féminin.

2014 Partage le haut de l’affiche de la série policière « Gracepoint » avec l’acteur David Tennant.




Stylisme : haut Givenchy, jeans Givenchy, bottines Jimmy Choo, boucles d’oreilles Irene Neuwirth, bagues Cartier, montre Cartier, T-shirt The Row, pantalon en cuir The Row, veste Rick Owens, chaussures Saint Laurent, boucles d’oreilles Tiffany & Co., bagues Cartier, montre Cartier, Haut Céline, jeans Paige, bottines Jimmy Choo, chapeau Rag & Bone, bague Cartier.

Texte Julien Bouré - Photographies Jean-Claude Amiel - Réalisation Sandrine Giacobetti



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